Du Creusot à Mayotte : adapter Vélo-Égaux aux réalités locales

Avec sa phase d'essaimage entamée en mars 2026, Vélo-Égaux s'étend à 15 nouveaux territoires aux profils très divers. Du Val-de-Marne à Mayotte, en passant par la Saône-et-Loire, trois coordinations locales racontent comment elles adaptent le dispositif à leurs publics et à leurs contextes. Et révèlent, à travers cette diversité, la capacité du programme à s'inscrire dans des réalités territoriales très différentes.

Saône-et-Loire : passer du vélo loisirs au vélo utile

Dans l’ancien bassin minier du Creusot-Montceau et le Grand Autunois Morvan, en Saône-et-Loire, Vélo-Égaux se déploie sur un territoire en recomposition. « C’est un territoire qui a connu les grosses désindustrialisations des années 80. Certaines familles sont en situation de précarité mais le territoire voit arriver de plus en plus de personnes qui viennent des grandes villes, venues s’installer pour le travail et y trouvant un cadre de vie paisible et agréable », décrit Pauline Pierrot, animatrice mobilité à vélo. Elle est missionnée par l’association Mines de Rayons, dont les salariés Nicolas Gotorbe, coordinateur, et Jacques Morot, animateur mobilité à vélo, coordonnent le programme. Le consortium associe également La Maison des Familles de la ville de Torcy et Les Ateliers Nomades, une association locale dédiée à l’éducation populaire, la solidarité et la transition écologique.

Le vélo y est aujourd’hui associé au cyclotourisme, à travers les voies vertes et, pour l’Autunois, la route des vins de Bourgogne. La pratique utilitaire, elle, est encore peu présente. Une volontéc politique existe néanmoins : la communauté de communes a recruté un chargé de plan vélo, et les municipalités soutiennent les interventions de Mines de Rayons dans les écoles pour le déploiement du Savoir Rouler à Vélo, à l’image de la ville de Torcy.

Vélo-Égaux a démarré en s’appuyant sur le tissu local d’associations d’accueil et d’insertion. Les bénéficiaires sont à ce stade majoritairement des personnes réfugiées et migrantes. D’autres profils s’y ajoutent, parfois venus par le bouche-à-oreille. « On a une vraie diversité, des hommes et des femmes de tous les âges, d’une vingtaine d’années jusqu’à 70 ans pour le plus âgé », décrit Pauline Pierrot. L’adaptation pédagogique se fait jusque dans la conduite des séances. « Il m’arrive de jongler entre trois langues sur une session. Les Ukrainiens russophones parlent russe entre eux. J’essaie de parler anglais avec une personne qui est plus à l’aise avec l’anglais, pendant que deux personnes se traduisent mutuellement les échanges en arabe. »

Au-delà de l’apprentissage technique, Pauline Pierrot insiste sur l’effet structurant du programme. « Le fait que ce soit gratuit via la prise en charge par Vélo-Égaux, c’est très rassurant pour ces publics fragiles. La plupart des gens ont envie de faire du vélo. Et l’effet de groupe crée des échanges, des entraides, l’envie de revenir. » Sur ce territoire vallonné, le travail consiste aussi à faire émerger une autre perception du vélo. « L’enjeu, c’est de passer du vélo balade, qu’on a dans nos ruralités, au vélo utile. » Une bénéficiaire le formule autrement : se déplacer en voiture dans une petite ville comme Le Creusot relevait pour elle d’un « non-sens écologique et physique ». Et beaucoup se projettent déjà : utiliser le vélo pour aller au travail, accompagner les enfants à l’école.

Val-de-Marne : densifier l’offre vélo dans un département peu doté

Dans le Val-de-Marne, Vélo-Égaux se déploie sur quatre communes du nord du département : Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Créteil et Villejuif. Un territoire urbain dense, qui recoupe de nombreux quartiers prioritaires de la ville, et où les municipalités et l’établissement public territorial portent une volonté politique forte de développer le vélo. Mais ce département reste peu doté en acteurs professionnels de la mobilité à vélo. Les vélo-écoles existantes y sont essentiellement bénévoles. C’est dans ce contexte que cyclAvenir, association francilienne créée en 2020, coordonne le consortium Vélo-Égaux. Trois partenaires l’accompagnent : Partage ta rue 94, vélo-école bénévole à Créteil, la Cour Cyclette, coopérative de mécaniciens, et La Rascasse, qui gère la recyclerie locale La Pagaille.

Présente depuis plusieurs années dans le Val-de-Marne, cyclAvenir agit pour l’inclusion sociale et l’insertion professionnelle des publics en situation de précarité et/ou d’exil par l’utilisation du vélo. Elle déploie notamment deux programmes : « En S’Elle·s! Le vélo pour tou.te.s », un programme destiné aux femmes et « Tou(r)s à vélo », des visites guidées culturelles et thématiques. En Île-de-France, 140 femmes sont accompagnées chaque semaine cette année, à Paris, en Seine-Saint-Denis, et dans le Val-de-Marne. Maryline Robalo, cofondatrice et directrice, inscrit cette vocation dans une lecture plus large de la filière vélo : « Notre projet associatif est animé par la mobilité inclusive, mais aussi par l’idée que les pratiques du vélo sont poreuses : mobilité, loisirs, sport, cyclo-logistique. Pour rendre la filière inclusive, accessible à toutes et à tous, il faut passer par la pratique. »

Sur ce territoire, Vélo-Égaux permet de répondre à un besoin important. Pour s’inscrire à la vélo-école de Partage ta rue 94, il faut compter deux ans d’attente. « L’association a pu proposer aux personnes en liste d’attente qui répondaient aux critères d’éligibilité de rejoindre Vélo-Égaux”, détaille Maryline Robalo. Le programme s’inscrit ainsi en complément d’une offre qui peine à absorber la demande. Et le consortium, qui réunit acteurs professionnalisés et vélo-écoles bénévoles, devient lui-même un levier d’adaptation aux publics du territoire. « Pour le public, c’est génial, parce qu’ils disposent d’une grande amplitude horaire. Avec cyclAvenir, nous n’intervenons pas le week-end. Les bénévoles de Partage ta rue 94, eux, peuvent assurer des séances le week-end. »

Mayotte : poser les bases d’une culture vélo

À Mayotte, Mlezi Maoré coordonne le déploiement de Vélo-Égaux aux côtés de la Communauté d’agglomération Dembéni-Mamoudzou (CADEMA), porteuse du projet. Grande association sociale du territoire, Mlezi Maoré accompagne déjà des bénéficiaires à travers son service mobilité, qui propose une auto-école sociale et solidaire et un parcours mobilité. « Vélo-Égaux arrive à un moment parfait », explique Firdaousse Aboumahd, responsable du service mobilité. Dans le cadre du programme TIMS, un dispositif d’accompagnement à la mobilité inclusive, Mlezi Maoré préparait déjà la formation d’un·e animateur·rice vélo, en vue d’élargir son offre à une vélo-école. Vélo-Égaux est venu se greffer sur ce projet et accélérer son aboutissement.

À Mayotte, le développement du vélo se heurte à deux freins : les infrastructures et les mentalités. Le territoire ne compte que 5 kilomètres de pistes cyclables. La capitale, Mamoudzou, est plate et donc praticable à vélo. Mais, passé les limites de la commune, les routes deviennent sinueuses, étroites, ponctuées de travaux. La pratique, elle, peine à s’installer. « Le vélo n’est pas encore dans les habitudes, on ne voit pas tant de cyclistes sur le territoire. Mais ça commence à arriver », observe Firdaousse Aboumahd. Le cyclone Chido, fin 2024, a aggravé la situation : voitures détruites, transports collectifs immobilisés, projets d’infrastructure cyclable retardés.

Alors que Vélo-Égaux vient d’être lancé sur le territoire, la majorité des candidat·es au programme sont des femmes. Et ce malgré les freins psychologiques et culturels qu’elles rencontrent. « Les familles, les maris freinent parfois cet usage, parce que ce n’est pas ancré dans les mentalités de voir une femme faire du vélo. Ces femmes cassent les barrières », observe Firdaousse Aboumahd. L’enjeu dépasse la simple mobilité. « Apprendre à faire du vélo, c’est une compétence qu’elles ont pour elles. C’est un moment pour elles, où elles sont seules sur leur vélo. » Pour capitaliser sur cette dynamique, Mlezi Maoré accueillera prochainement une chercheuse de l’association Women Ability, qui viendra un mois sur le terrain pour interroger les femmes sur leur pratique et ce qu’elle change dans leur quotidien.

L’adaptation au territoire passe aussi par des choix concrets. Le réemploi local n’existant pas à Mayotte, l’attribution des vélos s’organise par des envois en conteneur depuis la métropole. Côté pédagogie, l’équipe a constitué des cohortes accompagnées dans la durée, avec démarrage et clôture collectifs pour soutenir la motivation. Firdaousse Aboumahd est confiante sur l’effet d’entraînement à venir. Elle l’a déjà observé à une autre échelle : Mlezi Maoré, dans le cadre d’une initiative distincte, a récemment équipé ses salarié·es d’une flotte de 300 vélos. Sur un territoire aussi petit que Mayotte, où le vélo reste rare, l’effet a été immédiat : « Au bout de deux ou trois jours, j’en voyais déjà partout. »