4 182 kilomètres à vélo : le Tour de France Vélo-Égaux de Jean Midy

Du 1er au 31 juillet 2026, Jean Midy a relié à vélo 17 coordinations locales de Vélo-Égaux. Pas de trace GPS, une carte routière et un vélo de ville prêté par un atelier solidaire : le coordinateur de l’Essonne raconte son Tour de France Vélo-Égaux et ce qu’il en retient pour le programme.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis salarié de l’AAPISE, une association qui travaille dans le champ du handicap. Elle gère notamment des ESAT en nettoyage de locaux, de conditionnement et un chantier de maraîchage, afin de permettre à des personnes en situation de handicap d’avoir une activité professionnelle. C’est cette association qui porte la coordination Vélo-Égaux de l’Essonne, sur un territoire à cheval entre le sud francilien et la Seine-et-Marne. Mon rôle consiste à faire vivre le dispositif localement, en lien avec les partenaires opérationnels qui assurent les cours de vélo-école et les ateliers. 

Quelle est votre histoire avec le vélo ?

J’ai un handicap de naissance. Et, à la base, le vélo a été un moyen de rééducation. C’était pour moi la possibilité de muscler ma jambe droite, beaucoup plus faible que la gauche. J’ai appris à en faire pour ça. Ensuite j’ai toujours un peu pratiqué, en mode balade. 

Le basculement s’est fait à la fac. En 2001, je faisais déjà tout à vélo. J’ai un écart de longueur de jambes, donc un terrain propice à la scoliose. Comme je fais du vélo, je muscle mes dorsaux, ça gaine et ça redresse. Je sais que si je m’arrête, j’aurai mal au dos plus vite que quelqu’un d’autre. 

Ce que je constate avec le temps, c’est que la puissance musculaire pure diminue peut-être un peu. Mais l’expérience et l’envie de tester, elles, n’arrêtent pas d’augmenter. Finalement, on ne se rééduque pas avec un vélo. On s’éduque. On se grandit, on prend conscience de ce qu’il est possible de faire avec notre corps humain.

D’où est venue l’idée de ce Tour de France ?

Dès le départ, ce qui m’avait marqué dans Vélo-Égaux, c’était la répartition des coordinations partout en France. Une ampoule s’est allumée : pourquoi ne pas tenter un Tour de France des coordinations locales ?

C’est aussi une manière cohérente de faire parler du programme. Le Tour de France, historiquement, a été conçu comme un événement promotionnel pour vendre un journal. J’ai imaginé faire le Tour de France Vélo-Égaux pour promouvoir le dispositif et parler de ce qu’on y fait.

Comment prépare-t-on un tel parcours ?

Les chances de succès sont maximisées par une part d’improvisation. Ce n’est pas du je-m’en-foutisme mais je ne peux pas savoir ce que ça fait de rouler trois heures à 41 degrés au soleil quand je m’entraîne en mars par 20 degrés.

Ma préparation, ça a été de rouler tous les jours, quel que soit le temps. Avant le tour, je réalisais 100 % de mes déplacements professionnels sur la coordination à vélo, avec certains trajets d’environ 100 km aller-retour. 

L’hiver, je roule avec une seule épaisseur de vêtements. J’ai froid, et l’activité physique me réchauffe. Je me suis aperçu que souffrir dans le froid permet de moins transpirer l’été. J’avais donc une forme de sérénité, comme si j’avais appris à m’acclimater. Cela m’a beaucoup servi lors de mon Tour de France.

Et puis, j’ai réalisé un test grandeur nature au mois de mai. Avec Vincent Pottier, qui m’a accompagné pour les premières étapes de ce Tour de France, nous sommes allés à Dieppe à vélo, sous canicule, avec du relief. Lui a fait l’aller, ce qui est déjà énorme, et j’ai pu faire l’aller-retour. 500 kilomètres sur le week-end. Cela m’a mis en confiance.

Vous êtes parti avec un vélo qui n’était pas le vôtre. Que s’est-il passé ?

J’ai cassé la fourche de mon vélo et il n’était pas possible de la remplacer avant le départ. 

La seule solution, c’était de prendre un autre vélo. Le directeur des ateliers SoliCycle d’Île-de-France et prestataire du programme m’a dit : « Jean, tu as carte blanche, tu prends un vélo et tu pars. » J’ai choisi, un peu par malice, un vélo de ville basique qu’on aurait très bien pu remettre à un bénéficiaire de Vélo-Égaux. Ça rajoutait une dose d’incertitude sur la faisabilité réelle du Tour de France, parce que ça m’a ralenti. Il n’y a pas vraiment d’appui, on ne peut pas y aller en force dans les côtes, donc on roule plus lentement, on fait plus d’efforts.

Comment s’est déroulé ce Tour de France ?

La première étape m’a mené de Paris à Lille, de nuit, avec Vincent Pottier. À l’arrivée, John Perceval, coordinateur local pour Lille Sud Insertion, nous a hébergés chez lui. Le lendemain, nous sommes partis vers Hénin-Beaumont, où nous attendait Alison Bouzillard, de l’Espace Mobilité de l’Artois. Puis nous sommes descendus vers la baie de Somme, et nous avons suivi le littoral normand. Là, il faut descendre la falaise, traverser les villes qui sont au niveau de la mer, puis remonter la falaise plusieurs fois dans la journée. Nous étions sur un rythme d’environ 100 kilomètres par jour.

Je n’ai pas fonctionné avec des traces GPX toutes faites, mais avec des cartes routières à l’ancienne, et notamment la première que mon père s’est achetée quand il a eu son permis de conduire, à la fin des années 50. L’autoroute A1 y est encore en construction. Ce Tour de France a aussi été un hommage à mes parents, qui sont décédés et qui sont un peu ceux qui m’ont pris la main pour me mettre au vélo.

À partir du Val de Loire, ce sont les collègues des coordinations qui ont pris le relais sur des bouts d’étape. À Tours, Julien Lesoult, de CC37, a roulé avec nous jusqu’à Saumur. À Angers, Julia Belliard, de l’AFODIL, nous a rejoints avec plusieurs membres de son association, nous étions une dizaine au départ, et nous avons fait toute la partie Loire ensemble jusqu’à Ancenis. À Redon, c’est Philippe Aubin, membre du bureau de la FUB et formateur à la mobilité à vélo, qui m’a retrouvé pour faire l’étape jusqu’à Clisson.

Vincent s’est arrêté à Redon. À partir de Clisson, j’ai roulé seul jusqu’à Joigny, ce qui représente environ les deux tiers du parcours. Cette solitude a pesé de plus en plus dans le sud. Je gérais donc tout seul, sans pouvoir partager.

Qu’est-ce que la route vous a appris sur la place du vélo en France

Que la culture du vélo a régressé. On est dans un pays où il faut une voiture pour se déplacer, et je l’ai ressenti fortement. Je croisais des cyclotouristes sur les voies balisées. En dehors de ces itinéraires, il n’y a plus grand monde, et surtout personne qui prend son vélo pour aller chercher son pain. En milieu rural, l’usage quotidien a disparu.

Je crois qu’on a peur de perdre du temps. À vélo, dix kilomètres prennent une demi-heure, mais pendant cette demi-heure vous avez travaillé votre physique. En voiture, ça prend dix minutes pendant lesquelles vous n’avez rien fait. Mais il faut rattraper ce physique ailleurs. Au bout du compte, on retombe sur des temps équivalents. Pour moi, la voiture sert quand il n’y a pas le choix, pour transporter quelque chose de lourd ou accompagner quelqu’un qui ne peut pas faire autrement. Se méfier de l’usage systématique, c’est vraiment ancré en moi.

Qu’avez-vous tiré des rencontres avec les coordinations ?

Un constat partagé partout : Vélo-Égaux apporte du bonheur aux gens et ça leur apporte des solutions. Les bénéficiaires sont satisfaits, voire très satisfaits. On devrait tout faire pour que ça continue.

Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est la diversité des actions menées localement. Il y a de quoi s’inspirer. Nous voulons monter un atelier vélo en propre à l’AAPISE, et voir plusieurs lieux et plusieurs modes d’organisation nourrit ce projet. Ensuite, on garde le contact, parce que ce sont des contacts humains de qualité. Le fait de m’être déplacé donne une autre dimension à la relation. Ce n’est pas la même chose qu’un séminaire.

Il y a aussi des différences nettes selon l’ancienneté et le contexte local. Là où le programme s’appuie sur des associations vélo déjà bien implantées, souvent dans les grandes villes, la mécanique a pris vite et l’objectif des 500 bénéficiaires a été atteint. 

Les coordinations issues de l’essaimage sont dans une autre situation. Tarnos, Mâcon ou Joigny sont arrivées bien plus tard dans le programme et en sont à quelques dizaines de personnes touchées. Elles doivent tout construire en même temps : se faire connaître, trouver les prescripteurs, monter le réseau de partenaires. Or l’échéance de fin de programme arrive vite. Il y a une vraie frustration à ce niveau-là, parce qu’elles commencent tout juste à produire des résultats.

Quelle rencontre vous a le plus marqué ?

Théo, à Montpellier. C’est un homme d’une quarantaine d’années, qui a été victime d’un AVC et a aujourd’hui une hémiplégie qui touche tout son côté droit. 

Il avait entendu parler du projet par la coordination locale après avoir suivi le programme. Nous nous sommes rencontrés à mon arrivée, et il a voulu partir avec moi le lendemain. 

Il ne peut se servir que d’un bras pour tenir le guidon et sa jambe droite accompagne le mouvement plus qu’elle ne donne de la force au pédalage. À la moindre montée, c’est très difficile, il doit descendre du vélo. Nous avons quand même fait 25 kilomètres ensemble jusqu’à La Grande-Motte. Il y a des personnes qui attendent le permis de conduire pour avoir la liberté d’aller à la plage. Lui, avec toutes les raisons de se déplacer autrement, a fait l’inverse.

Et l’arrivée ?

Nous avions imaginé un retour collectif. Nous sommes partis de Savigny-le-Temple, à 50 kilomètres de Paris. Des personnes s’étaient déplacées à 7 heures du matin pour ça. Ça dit quelque chose de leur motivation.

Il y avait notamment Christian, un bénéficiaire de Vélo-Égaux qui ne savait pas faire de vélo en avril dernier. Il a fait Savigny-Paris. C’est extraordinaire. Il m’a dit que s’il y avait un Tour de France en 2027, il le ferait avec moi. Cela ouvre l’imaginaire et le champ des possibles.

Qu’est-ce que ce Tour de France vous a apporté ?

Davantage de confiance en moi. Il y a un avant et un après. Avant de partir, je n’étais pas du tout certain d’y arriver. Aujourd’hui, cela dit quelque chose sur mes capacités de résilience.

Cela m’a aussi ouvert des perspectives pour la suite. Nous envisageons avec Vincent, qui a réalisé les premières étapes de ce Tour avec moi, d’aller jusqu’au Cap Nord, en Norvège, en traversant les fjords. J’ai aussi des amis dans l’Oural en Russie, et les distances sont analogues à celles de ce Tour de France. Je sais maintenant que c’est quelque chose que je peux envisager.

Quelles suites imaginez-vous ?

Une deuxième édition du Tour de France Vélo-Égaux en 2027, si le programme continue ? J’imagine un Tour de France à relais, où chaque coordination organiserait le parcours jusqu’à la suivante. Je trouve que ce serait un beau symbole pour montrer qu’on est un collectif, avec une organisation nationale derrière, et pas des coordinations qui font Vélo-Égaux chacune dans leur coin.

Le programme doit s’arrêter fin 2026. Qu’en espérez-vous ?

J’espère que le programme va pouvoir être prolongé en 2027. Le budget alloué à Vélo-Égaux n’a pas été entièrement utilisé. Qu’il soit utilisé jusqu’au bout me semblerait normal. Vélo-Égaux était une expérimentation. Elle fait ses preuves, il faut lui laisser le temps d’accomplir pleinement l’objectif prévu (15 000 bénéficiaires accompagnés et 10 000 vélos donnés).

Vélo-Égaux répond à de nombreuses problématiques de notre temps. Les personnes que nous touchons ne savent souvent pas faire de vélo et se rabattent sur la voiture parce que les transports en commun sont trop lents ou inaccessibles. Et quand on ne dépend plus que de la voiture, on subit à plein les variations du prix du carburant.

Ce que nous apportons, c’est une liberté de choix. Quelqu’un qui sait faire du vélo et y prend plaisir peut arbitrer, ce qu’il ne pouvait pas faire avant. Dans des situations économiques difficiles, le programme a une pertinence sociale très importante. Il y a aussi tout le volet physique et psychologique : des personnes se sont mises à bouger et vont beaucoup mieux qu’avant. 

Financièrement, c’est un programme peu coûteux. Sur la coordination Essonne, la moyenne par personne se situe autour du dixième du coût d’un accompagnement au permis de conduire. En temps de crise, maintenir un service en divisant son coût par dix, c’est intéressant. Ajoutez à cela que les routes s’usent proportionnellement à la masse des véhicules, donc moins avec des vélos, et que l’activité physique réduit les risques de diabète et de maladie cardiovasculaire, et on voit bien tous les avantages pour la société.

Pour revivre le Tour de France de Jean, consultez :
Les traces GPS publiées sur l’application Relive avec vidéos de synthèse,
Le compte instagram dédié à ce tour de France
– Les résumés hebdomadaires publiés sur les pages LinkedIn et Facebook de Vélo-Égaux