Comment d’autres pays favorisent l’accès au vélo pour les publics précaires ?
Mukhyamantri Cycle Yojana : des vélos pour favoriser l’éducation des filles (Inde)
Le Bihar, État du nord-est de l’Inde, était au début des années 2000 l’un des plus pauvres et des moins alphabétisés du pays. L’écart d’accès à l’éducation entre filles et garçons y était particulièrement marqué : les adolescentes abandonnaient massivement l’école au moment d’entrer au secondaire, notamment en raison de la distance à parcourir à pied jusqu’aux établissements et des risques perçus sur le trajet.
En 2006, le gouvernement du Bihar a lancé le programme “Mukhyamantri Balika Cycle Yojana”. Chaque adolescente entrant en classe de 9e année (équivalent de la 3e en France) reçoit une subvention d’environ 3 000 roupies (30 euros) pour acheter un vélo et se rendre au lycée.
Résultat : le taux d’inscription des filles au secondaire a augmenté d’environ 32 % en quatre ans, réduisant l’écart avec les garçons de 40 %. Le nombre de filles inscrites en classe de 10e est passé de 187 000 en 2005 à plus de 870 000 en 2024, soit une multiplication par 4,5.
Mais l’impact va bien au-delà des chiffres de scolarisation. Les recherches montrent qu’une fille ayant bénéficié du programme a 23 % plus de chances de poursuivre ses études après le secondaire, et retarde en moyenne son mariage de plusieurs années. Le vélo a ainsi contribué à faire évoluer les mentalités et à renforcer l’autonomie des jeunes femmes dans une société traditionnellement patriarcale.
Le succès a été tel que d’autres États indiens ont reproduit l’initiative, et qu’elle a même inspiré d’autres pays à développer des programmes similaires.
Qhubeka : des vélos pour sortir de la précarité (Afrique du Sud)
En Afrique du Sud, de nombreux enfants des zones rurales marchent plus d’une heure chaque jour pour se rendre à l’école, parcourant parfois plus de 12 km aller-retour. Cette situation entraîne retards, absentéisme, épuisement, et souvent l’abandon pur et simple de la scolarité.
Fondée en 2005, Qhubeka (qui signifie “progresser” ou “avancer”) a distribué plus de 110 000 vélos dans les communautés rurales d’Afrique du Sud. Mais ce qui distingue cette ONG des autres programmes de dons de vélos, c’est son modèle participatif : les bénéficiaires ne reçoivent pas simplement un vélo, ils le “gagnent”.
Le système “work-to-earn” (travailler pour gagner) ou “learn-to-earn” (apprendre pour gagner) propose différentes voies pour obtenir un vélo : participer à des programmes environnementaux (planter des arbres, recycler des déchets, nettoyer son quartier), améliorer son assiduité et ses résultats scolaires, s’engager dans le bénévolat communautaire, ou encore produire des objets artisanaux.
Les vélos Qhubeka sont spécialement conçus pour résister aux terrains difficiles et fabriqués localement, créant ainsi des emplois. L’impact est mesurable : réduction du temps de trajet de 75 % et augmentation de la fréquentation scolaire de 23 % pour les bénéficiaires. Les vélos sont également attribués aux agents de santé communautaires, leur permettant de visiter davantage de patients.
Bikes for the World : donner une seconde vie aux vélos pour soutenir les communautés locales (États-Unis)
Fondée en 2005, Bikes for the World est une ONG américaine qui récupère des vélos d’occasion pour les acheminer vers des communautés démunies à travers le monde. En 21 ans d’activité, l’organisation a franchi un cap symbolique : plus de 200 000 vélos donnés à 117 projets partenaires répartis dans 32 pays.
Le principe : des bénévoles collectent les vélos inutilisés aux États-Unis, les remettent en état, puis les expédient par conteneurs à des ONG partenaires en Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud.
Sur place, ces vélos sont utilisés dans une grande variété de projets solidaires : formation de jeunes en situation précaire ou de personnes handicapées à la mécanique cycle, programmes de vélo-écoles pour enfants, création de bicyclettes-taxis ou de micro-entreprises locales, aide aux agriculteurs pour transporter leurs récoltes jusqu’aux marchés, ou encore soutien aux agents de santé communautaires pour visiter davantage de patients.
L’originalité de Bikes for the World réside aussi dans son approche de formation : l’organisation ne se contente pas d’envoyer des vélos, elle forme également des mécaniciens locaux et expédie des pièces détachées pour garantir la durabilité des vélos. Une attention particulière est portée à l’autonomisation des femmes, qui apprennent à réparer les vélos et peuvent ainsi créer leur propre activité.
#BIKEYGEES : favoriser l’autonomie des femmes migrantes (Allemagne)
Dans de nombreux pays, les femmes n’ont pas l’occasion d’apprendre à faire du vélo. Cette réalité, beaucoup de femmes réfugiées arrivant en Allemagne la connaissent. C’est pour répondre à ce besoin qu’est née #BIKEYGEES (contraction de “bike” et “refugees”), une initiative citoyenne lancée en septembre 2015.
Le programme propose des cours de vélo gratuits aux femmes et filles migrantes ou demandeuses d’asile, sans condition d’origine, d’âge ou de religion. L’apprentissage inclut également des leçons sur le code de la route allemand (dispensées en plusieurs langues) et des bases de mécanique vélo pour que les participantes puissent entretenir leur bicyclette de manière autonome.
Après une formation pratique et un petit examen théorique, chaque participante se voit remettre un vélo remis en état, ainsi qu’un casque, un cadenas et un kit d’outils. À ce jour, l’association avait formé plus de 2 250 femmes et distribué plus de 650 kits vélo complets.
Pour beaucoup de participantes, apprendre à faire du vélo représente bien plus qu’une compétence pratique : c’est la réalisation d’un rêve longtemps interdit et une étape décisive vers l’intégration. Certaines anciennes apprenantes deviennent à leur tour formatrices bénévoles, transmettant leur savoir-faire à d’autres femmes nouvellement arrivées.