Vélo-Égaux après les CEE : trois territoires s’organisent

Depuis mars 2026, quinze nouveaux territoires ont rejoint Vélo-Égaux. Pour ces nouveaux arrivants, une question se pose dès le lancement : comment prolonger le dispositif quand les financements Certificats d'Économies d'Énergie (CEE) s’arrêteront fin 2026 ? En Lorraine, dans la Manche et dans le Val-de-Marne, trois coordinations locales racontent comment le consortium, cadre de leur candidature, devient aussi un outil pour préparer la pérennité du programme.

Lancé en octobre 2024 sur 20 territoires pilotes, où plus de 4 000 bénéficiaires ont déjà été accompagnés, Vélo-Égaux entre désormais dans une phase d’essaimage. Un appel à manifestation d’intérêt (AMI) diffusé fin 2025 a permis de sélectionner 15 nouveaux territoires : 10 en expérimentation pour accompagner de premiers bénéficiaires dès le printemps 2026, 5 en incubation pour s’approprier le dispositif d’ici la fin de l’année. Pour y répondre, les candidats devaient s’associer en un consortium, rassemblant au moins deux structures combinant accompagnement social et mobilité à vélo.

En exigeant cette forme partenariale, Vélo-Égaux offre aux territoires un cadre pour imaginer dès le départ des projets à plusieurs, en mutualisant moyens, compétences et réseaux. L’objectif : faciliter à la fois la mise en œuvre du dispositif et sa pérennisation, alors que les financements Certificats d’Économies d’Énergie (CEE) qui soutiennent le programme s’arrêteront fin 2026. Trois territoires illustrent trois manières différentes d’aborder cet enjeu.

Lunéville : élargir à de nouveaux publics, bâtir une réserve pour demain

À Lunéville, commune de 18 000 habitants à 30 km au Sud-Est de Nancy, l’association VéloLun’ existe depuis 1994 et a ouvert sa vélo-école en 2015, essentiellement tournée vers les enfants. Ses animateur·ices interviennent  notamment dans le cadre du Savoir Rouler à Vélo et d’un programme d’équipement des futurs collégiens porté par la Communauté de Communes en 2019 et repris, dans le SRAV (sans remise de vélos), par le Pays du Lunévillois. Vélo-Égaux est apparu comme une occasion double : faire monter en compétence les salarié·es et toucher une nouvelle population, les adultes.

Le consortium s’est construit autour de deux partenaires de longue date. Recyclune, ressourcerie que VéloLun’ a contribué à créer en 2016, fournit les vélos issus du réemploi. L’Office public de l’habitat (OPH), troisième partenaire, offre un contact direct et régulier avec les publics visés par le programme. Il diffuse ainsi des flyers promouvant Vélo-Égaux dans environ 2 000 boîtes aux lettres via les gardiens d’immeubles. Aux côtés des publics visés au départ (insertion, France Travail, mission locale), les premières personnes à rejoindre le dispositif sont venues par d’autres canaux : un foyer accompagnant des travailleurs en situation de handicap en ESAT, un cours de français langue étrangère auprès de personnes réfugiées. Salarié·es et bénévoles soulignent la richesse et la diversité des contacts ainsi que les interactions entre ces publics qui ne se connaissaient pas.

Côté pérennisation, VéloLun’ anticipe sans attendre l’échéance des financements CEE. L’OPH et Recyclune contribuent sur leurs heures propres, sans rémunération fléchée. “Les heures qu’ils consacrent reviennent bien sûr au consortium, mais cela nous permettra d’économiser une somme qui pourrait servir au financement de l’année prochaine. C’est une sorte de réserve”, détaille Joseph Jacobs, vice-président de VéloLun’. Parallèlement, la coordination mise sur la visibilité : les trois camionnettes de l’association porteront prochainement les couleurs de Vélo-Égaux. “On espère qu’en rendant ce besoin plus visible, les collectivités se saisissent du sujet et nous soutiennent, même si le PETR et le Département sont déjà sensibilisés à ce programme.” Une stratégie qui mise sur la preuve : une fois le besoin démontré, les financements suivront.

La Manche : ouvrir le vélo aux bénéficiaires du RSA, avec l’appui du Département

Dans la Manche, Vélo-Égaux s’adresse spécifiquement aux bénéficiaires du RSA. Un choix porté par le Département, qui pilote le consortium. Une configuration unique parmi les nouveaux territoires du programme. Le montage associe deux associations : Team Bricquebec Cotentin sur le Nord-Cotentin et Asso V’lô sur le pays Saint-Lois, auxquels s’ajoute le groupement d’intérêt public (GIP) Tandem, qui agit en faveur du développement économique et social du territoire. “Le Département a une force de frappe et de communication plus importante que nous, association sportive. Il va pouvoir avoir un accès direct aux référents RSA”, explique Antoine Carpentier, chargé de projets à Team Bricquebec Cotentin.

L’association, avant tout une équipe de haut niveau en cyclisme, développe depuis plusieurs années des actions à impact local : le Savoir Rouler à Vélo auprès des classes de 6e, des séances de sport-santé pour les publics seniors… “Il y avait une tranche de la population sur laquelle on souhaitait intervenir, entre les jeunes et les moins jeunes. Les bénéficiaires du RSA en font partie”, témoigne-t-il.

Le consortium s’appuie sur une relation de travail de trois ans avec le Département autour du Savoir Rouler à Vélo. Après une candidature non retenue au premier AMI Vélo-Égaux en 2024, cette fois le projet est porté par le Département avec les associations sportives en soutien opérationnel. “Le Département ouvre des portes, soit par des techniciens, soit par des élus, qui facilitent l’accès à d’autres structures. Nous, on n’a plus qu’à se concentrer sur l’action de terrain”, détaille Antoine Carpentier.

C’est précisément le précédent du Savoir Rouler à Vélo qui éclaire la stratégie de pérennisation. Son déploiement a été soutenu jusqu’à fin 2025 grâce à des financements du programme Génération Vélo. “Aujourd’hui, il n’y a plus de soutien financier pour ce projet, et pourtant il est toujours en action”, souligne Antoine Carpentier. L’hypothèse : si le déploiement se passe bien, un retour d’expérience positif auprès des élu·es départementaux·ales pourra ouvrir la voie à un prolongement du dispositif sur fonds publics locaux. “L’objectif n’est pas de faire du one shot. C’est beaucoup d’investissement, beaucoup de temps passé. L’idée, c’est d’avoir une pérennisation et un déploiement sur le long terme.”

Sur le terrain, la coordination s’organise dans un dialogue rapproché entre tous les acteurs. “On n’est pas lâchés dans le programme”, observe Mathilde Larose, coordinatrice locale de Vélo-Égaux. “Toutes les deux semaines, et même plus si besoin, on remonte ce qui va et ce qui ne va pas.”

Val-de-Marne : un consortium qui précédait l’appel

Dans le Val-de-Marne, l’appel à manifestation d’intérêt de Vélo-Égaux n’a pas déclenché la coopération, il l’a accélérée. Depuis 2020, cyclAvenir développe des programmes de mobilité inclusive et d’insertion par le vélo. Depuis deux ans, l’association francilienne travaille avec plusieurs acteurs du territoire à un projet de guichet unique de la mobilité. Parmi eux, la Cour Cyclette, Partage ta Rue 94 et La Rascasse, qui gère la recyclerie locale La Pagaille. Le département reste assez peu doté en acteurs professionnels du vélo, et cette coopération visait à y remédier. “Quand l’AMI est sorti, on s’est dit que c’était un bon test pour le consortium”, résume Maryline Robalo, cofondatrice et directrice de cyclAvenir.  Forte de son expérience dans le pilotage de projets similaires et de sa capacité à les essaimer sur d’autres territoires, l’association s’est vu confier la coordination du consortium. 

La perspective de pérennisation dépasse d’ailleurs le seul dispositif Vélo-Égaux. Deux membres du consortium, cyclAvenir et la Cour Cyclette, siègent au conseil d’administration de l’École des métiers du vélo du Grand Paris, qui travaille à la création d’un lieu dédié au vélo dans l’une des communes du Val-de-Marne. “Si ce lieu voit le jour, ce sera extrêmement facilitant pour intégrer les membres du consortium de Vélo-Égaux”, anticipe Maryline Robalo. Le programme s’inscrit pour elle dans une réflexion plus large sur les coopérations à venir : pôles territoriaux de coopération économique, mutualisations opérationnelles, plaidoyer commun pour la mobilité inclusive. Une première brique dans une architecture de coopération qui se dessine bien au-delà du programme.

Une dynamique qui concerne tous les territoires Vélo-Égaux

À Lunéville, les premiers bénéficiaires ont commencé leurs séances. Dans la Manche et dans le Val-de-Marne, les diagnostics démarrent. Les stratégies de pérennisation, elles, se construisent déjà : partenariats, portage politique, inscription dans des dynamiques plus larges. Autant de pistes que l’ensemble des 35 territoires engagés dans Vélo-Égaux auront à explorer à leur tour.